Les « Rouges » d’hier

L’esprit des « Rouges »

Le projet d’union canadienne de 1867 a suscité, on l’oublie souvent, une vive opposition au Bas-Canada de l’époque, comme, du reste dans le Haut-Canada et les Maritimes. Devant les belles promesses et l’aplomb sinon l’arrogance des promoteurs de cette union très près des intérêts de la finance et du rail, le parti des « Rouges » s’est illustré par son combat politique contre une « confédération bâclée », pour reprendre les mots de Louis-Joseph Papineau, prononcés au soir de sa vie, en décembre 1867. Considérés justement comme les héritiers des Patriotes de la révolution avortée de 1837-38, les « Rouges » se sont récriés, au Parlement du Canada-Uni et dans des assemblées publiques, contre un projet contraire aux intérêts nationaux du Canada français et aux droits démocratiques les plus fondamentaux. Ils ne manquèrent pas non plus de souligner les accointances des promoteurs de l’union avec les sudistes américains. Dirigés alors par Antoine-Aimé Dorion, les « Rouges » regroupaient l’essentiel de ce que le Bas-Canada comptait de républicains, de libéraux progressistes et de démocrates radicaux. Les protestations des « Rouges » retentirent dans une société sous l’emprise de l’Église, dans un contexte colonial, où moins de 15 % de la population jouissait du droit de vote [i] et où les Autochtones étaient relégués en tant que « Sauvages » dans d’étroites réserves.

Même si, après la fondation du Dominion canadien, le parti des « Rouges » s’est défait, nous croyons néanmoins que leur esprit leur a survécu. Beaucoup des critiques que les «Rouges» ont formulées à l’encontre du projet canadien de 1867 ont continué de vivre, sous de nouvelles tournures, portées par d’autres figures publiques. C’est avec cet esprit que les universitaires participant au présent colloque entendent renouer, non pour dégager une unité de doctrine, mais pour examiner, sans complaisance ni restriction intellectuelle, un régime et une expérience politiques encore fort loin d’avoir réalisé leurs promesses.

Un retour aux sources (extraits)

Le public pourra aussi retrouver l’esprit des « Rouges » en lisant les quelques extraits de certains de leurs écrits et de leur discours, reproduits dans une anthologie du républicanisme en Amérique française publiée aux éditions Septentrion. Outre Antoine-Aimé Dorion, on y reconnaîtra Maurice Laframboise, Joseph-François-Xavier Perreault, Alponse Lusignan et Henri-Gustave Joly de Lotbinière. Pour en savoir davantage sur les Rouges, l’ouvrage classique de Jean-Paul Bernard, Les Rouges.
Libéralisme, nationalisme et anticléricalisme au milieu du XIXe siècle
(Montréal, Les Presses de l’Université du Québec, 1971, 395 p.), constitue une référence incontournable. Son introduction est particulièrement utile. L’ouvrage est disponible en entier sur le site Les classiques des sciences sociales, à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/contemporains/bernard_jean_paul/les_rouges/les_rouges_tdm.html . On pourra également lire avec profit les pages que Stéphane Kelly consacre aux « Rouges », aussi appelés les « Républicains », dans son ouvrage La petite loterie (Montréal, Boréal, 1997), p. 91 à 120.

 


[i] On a calculé qu’en 1861, 13,5 % de la population (ou 54 % de la population adulte masculine) jouissait du droit de vote au Canada-Uni, en raison du cens électoral qui limitait l’étendue du droit de vote aux catégories les plus fortunées de la société, cens qui était d’ailleurs plus élevé au Haut-Canada qu’au Bas-Canada. Voir Michel Morin, « L’évolution du mode de scrutin dans les colonies et les provinces de l’Amérique du Nord britannique, de 1758 à nos jours », (2008-2009) 39 (1-2) R.D.U.S. 153, p. 193.

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